À l’approche de la réforme de la Politique Agricole Commune 2028-2032, un débat sensible refait surface à Bruxelles : faut-il maintenir le seuil de 0,3 % de THC pour les cultures de chanvre industriel, ou l’adapter aux réalités agronomiques et économiques actuelles ?
L’Association européenne du chanvre industriel (EIHA) plaide pour un relèvement à 1 %, estimant que la réglementation actuelle ne reflète plus les conditions climatiques, les contraintes variétales ni les enjeux de compétitivité du secteur. Si cette proposition venait à être adoptée, elle marquerait un tournant majeur pour l’agriculture européenne.
Le 0,3 % : une règle devenue inadaptée ?
Le seuil de 0,3 % de THC conditionne aujourd’hui l’éligibilité des cultures de chanvre aux aides de la PAC. Il sert de ligne de démarcation juridique entre chanvre industriel et cannabis à usage stupéfiant.
Sur le papier, la règle paraît claire. Sur le terrain, elle l’est beaucoup moins.
Même en semant des variétés certifiées, les producteurs peuvent voir le taux de THC varier légèrement sous l’effet de facteurs naturels : chaleur intense, forte luminosité, stress hydrique ou conditions climatiques atypiques. Dans certaines régions plus chaudes du sud et de l’est de l’Europe, ces fluctuations peuvent faire franchir marginalement le seuil autorisé.
Les conséquences ne sont pas anodines : pénalités administratives, perte d’aides, voire destruction des cultures. Pour de nombreux acteurs agricoles, le risque apparaît disproportionné au regard de l’intention initiale.

1 % de THC : mythe ou menace ?
Relever la limite à 1 % ne signifierait pas légaliser le cannabis récréatif. C’est l’argument central avancé par l’EIHA : un chanvre cultivé sous 1 % de THC demeure non intoxicant et distinct du cannabis à forte teneur en THC.
D’ailleurs, plusieurs pays appliquent déjà des seuils supérieurs :
- la République tchèque et la Suisse autorisent 1 %,
- l’Italie tolère 0,6 %,
- d’autres juridictions hors Europe adoptent des standards comparables.
L’enjeu ne porte donc pas uniquement sur le chiffre, mais sur l’harmonisation et la cohérence scientifique des seuils retenus. Les produits finis, eux, resteraient soumis aux réglementations européennes strictes encadrant la teneur en THC.
Le 0,3 % freine-t-il la compétitivité européenne ?

Au-delà de la dimension strictement juridique, le débat porte également sur des enjeux économiques majeurs.
Selon les professionnels du secteur, le plafond actuel de 0,3 % aurait limité la sélection génétique et freiné le développement de variétés mieux adaptées aux évolutions climatiques. Les contraintes imposées sur le taux de THC restreignent le catalogue variétal européen et peuvent ralentir les avancées en matière de rendement, que ce soit pour la fibre, les graines ou la biomasse.
Dans un contexte où cette culture est régulièrement mise en avant pour son rôle dans la transition écologique, notamment en raison de sa faible consommation d’eau, de sa capacité de captation du carbone et de ses multiples débouchés industriels, la question de la compétitivité devient centrale.
Un relèvement du seuil pourrait ainsi favoriser l’élargissement de l’offre de semences certifiées, encourager l’innovation agronomique et renforcer la position de l’Europe face à des marchés internationaux plus souples sur le plan réglementaire.
Fleurs et feuilles : vers une reconnaissance totale du chanvre ?
Parallèlement à la question du seuil de THC, la Commission européenne envisage de reconnaître officiellement toutes les parties de la plante, y compris les fleurs et les feuilles, comme relevant du cadre agricole européen lorsqu’elles proviennent de variétés autorisées.
Cette clarification permettrait de limiter les interprétations divergentes entre États membres et de sécuriser juridiquement l’ensemble de la chaîne de valeur. Elle offrirait également davantage de cohérence au marché intérieur et un environnement plus stable pour les investissements dans la filière.
Pour les acteurs du secteur, cette évolution constituerait un signal clair en faveur d’un cadre modernisé et mieux adapté aux réalités économiques et agricoles actuelles.

Derrière le THC, un enjeu stratégique européen
Le débat dépasse largement la seule question du pourcentage de THC.
Il interroge la capacité de l’Union européenne à adapter sa réglementation à l’évolution des conditions climatiques, des réalités agricoles et des dynamiques économiques mondiales. Il pose aussi la question de la place que l’Europe souhaite accorder à cette culture dans sa stratégie de développement rural et de transition écologique.
La réforme de la PAC 2028-2032 offre une opportunité rare de réexaminer ces équilibres. Reste à savoir si les législateurs choisiront la prudence réglementaire ou une modernisation assumée du cadre européen.